Lactalis : notre courrier à M. le Premier ministre

Lactalis : notre courrier à M. le Premier ministre

8 oct. 2024

Lactalis : notre courrier à M. le Premier ministre

 

L'annonce unilatérale de Lactalis de réduire de 450 millions de litres de lait sa collecte en France d’ici à 2030 est brutale et non concertée avec le monde agricole. Face à cette situation, j'ai tenu à cosigner un courrier à l'initiative de mon collègue député Dominique Potier pour alerter Monsieur Michel Barnier, Premier ministre, sur les conséquences graves de cette décision. C'est l'occasion de réaffirmer notre soutien collectif aux producteurs et productrices de lait plongés dans une profonde incertitude. Voici le contenu de ce courrier : 

 

"Monsieur le Premier ministre,

 

À la veille du Sommet de l’Élevage et du cycle des négociations commerciales, Lactalis a annoncé par voie de presse son projet de réduire de 450 millions de litres sa collecte en France d’ici à 2030, soit près de 9% des volumes totaux. L’impact sur le territoire national où Lactalis représente 21,4% de la collecte sera de l’ordre de 2% du volume total national.

 

Au total, 300 exploitations ne seront plus collectées à compter de 2026. Des territoires entiers seront abandonnés. Les départements de Vendée, de Haute-Saône, de la Marne et des Vosges sont particulièrement touchés par cette décision brutale. Lactalis envisage par ailleurs d’arrêter des lignes de production entières en certification Agriculture Biologique (40 millions de litre de lait bio avec des effets notables en Alsace ou encore en Bretagne).

 

Les conséquences systémiques sont majeures.

 

La première est évidemment sociale et économique pour chacune des exploitations concernées et les outils de transformation locaux. Cette déprise aura également des effets collectifs en termes de perte de savoir-faire professionnels et le risque d’une accélération du phénomène de décapitalisation du cheptel bovin français.

 

La seconde est un impact environnemental significatif par la fragilisation des systèmes de polyculture élevage – notamment herbagers – dont nous connaissons les effets positifs sur l’eau et la biodiversité.

 

Le choc de cette annonce met en évidence une triple asymétrie et par là même l’impasse d’un libéralisme sans régulation ni responsabilité :

 

- Le choix de devenir éleveur laitier s’inscrit dans le temps long en termes d’investissement patrimonial mais également de génétique et d’agronomie. Produire durablement ne peut dépendre des logiques d’optimisation du « mix produit » par nature fluctuante avec la volatilité du marché.

 

- ⁠Un éleveur est par nature enraciné dans un territoire. Lactalis collecte au niveau mondial l’équivalent de l’ensemble de la production française. Une logique "hors sol" et opportuniste d’optimisation des coûts rompt l’équilibre vital entre le territoire et la production alimentaire.

 

La dernière asymétrie concerne le rapport des forces en présence. L’absence de maîtrise des volumes et la faible taille des organisations de producteurs – lorsqu’elles existent – sont autant de handicaps face à la puissance des multinationales. Comment construire des règles commerciales équitables sur des rapports aussi léonins ?

 

Le paradoxe serait en effet terrible entre notre volonté d’unir nos forces pour assurer le renouvellement des générations et de garantir notre autonomie en matière d’économie laitière et l’attitude brutale d’un opérateur privé qui rompt ses engagements contractuels.

 

Cette crise est riche d’enseignements sur les réformes structurelles que nous devons engager tant à travers la législation nationale que dans la mobilisation des moyens européens d’organisation des marchés : l’agenda de révision du Plan Stratégique National de la PAC nous donnant une seconde chance en la matière. Elle nous conforte plus largement dans le dessein d’une régulation de la puissance des sociétés transnationales.

 

Mais il y urgence à court terme !

 

Elle est sociale, économique et écologique.

 

A travers différents programmes de relance français et européens, Lactalis a bénéficié d’un soutien économique et financier massif de la part de la puissance publique ces dernières années, qui a participé directement à ses bonnes performances économiques. En 2023, son chiffre d’affaires a augmenté de 4,3% pour atteindre 29,5 milliards d’euros.

 

Compte tenu de ces éléments, et des objectifs nationaux partagés de préservation de notre souveraineté agricole et alimentaire mais aussi d’une politique de juste rémunération des prix pour les agriculteurs (lois Egalim), il apparaît parfaitement légitime que Lactalis renonce à son projet.

 

Dans notre pays comme ailleurs, les producteurs ne peuvent être considérés comme des sous-traitants, variables d’ajustement des bénéfices des actionnaires. Dans notre pays comme ailleurs, la dignité des travailleurs de la terre doit être respectée sous peine de perdre ce que nous avons de plus essentiel.

 

Des discussions fermes doivent être engagées avec Lactalis et toutes les parties prenantes en engageant tous les leviers de pression dont dispose la puissance publique.

 

Nous vous prions de recevoir, Monsieur le Premier ministre, l’assurance de nos salutations respectueuses."